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"Le moi a perdu la bataille" (Freud)

« Le moi a perdu la bataille.» (Freud)[1]
I. Dès sa constitution le moi est divisé … et il ne le sait pas.
On partira de cette remarque, insistante chez Freud, que l’approche des psychoses ne peut se faire que par l’étude du moi. Lacan reprendra également cette remarque à son compte (en particulier dans son séminaire II sur le moi). Remarque qui peut paraître à la fois évidente et énigmatique. En tout cas, l’établissement d’un lien aussi étroit entre le moi et la psychose mérite qu’on s’y intéresse.
Nous commencerons par considérer le moi pour constater qu’il existe une certaine prévention à invoquer cette instance et ce pas seulement en psychanalyse. Lacan, au début de son séminaire II se donne la peine de nous restituer un petit historique de cette notion. Il nous rappelle que « Le moi » n’a pas toujours existé. Il n’apparaîtrait, en tant que substantif, qu’au XVI è siècle. « Mais nous ne pouvons plus ne pas penser avec ce registre du moi que nous avons acquis au cours de l’histoire. » (Lacan. Séminaire II)
A défaut de pouvoir s’en passer on peut s’interroger sur son usage.
Cette histoire :
On pourrait, bien sûr, rappeler le « Gnôthi seau ton », le « connais-toi toi-même » gravé sur le frontispice du temple de Delphes et repris par Socrate. De même, celui que l’on considère comme l’ « homme clé de l’émergence du moi en occident » soit Saint Augustin dans ses Soliloques et ses Confessions. (Souvenons-nous du fameux « invidia » souvent évoqué par Lacan, précisément pour évoquer et illustrer un stade de développement du moi chez l’infans).
Cependant ce que ces philosophes visaient par « connaissance de soi » ne comportait pas de caractère psychologique ou personnel ; il s'agissait simplement de définir le propre de l’homme, son «essence», c'est-à-dire de prendre conscience que nous sommes avant tout un esprit, une âme raisonnable.
Cette thèse répond à la question "qu'est-ce qu'un homme en général", mais elle ne répond pas à la question "qui suis-je en particulier" en tant qu'individu, en tant que sujet.

Au XVI è siècle certains auteurs s’autorisent à mener une réflexion sur eux-mêmes.
Montaigne sera le plus représentatif de ce mouvement inaugural. Il s’agira de se tourner vers sa propre personne, s’examiner, parler de soi.
Mais les réactions ne tarderont pas. Particulièrement dans le milieu janséniste (Port Royal).
Pour Pascal, « le moi est haïssable ». (Paul Valéry confirmera à sa manière : « oui, celui des autres !»)
Est-ce que la bonne éducation bourgeoise qui profère qu’il est de bon ton de ne pas parler de soi est issue du jansénisme, au moins pour une part ?
Pascal : « qui aime-t-on quand on aime ? On aime donc jamais personne mais seulement des qualités. »
Le moi veut se faire le centre de tout et voudrait être le tyran de tous les autres. Le moi est un rien qui se prend pour un tout. Pathétique divertissement que l’amour propre !
Finalement, le moi, en philosophie, est inconnaissable. Il n’y a pas de connaissance subjective. La connaissance ne peut que saisir l’objet.
Le moi est le produit de la société, des conventions sociales, des étiquettes.
Le moi n’est pas un en soi mais pour soi.
Il est à créer, une conquête, une valeur, il n’est pas rigoureusement délimité. L’unité du moi est précaire, nous ne coïncidons pas avec nous-même. Le moi est un effort pour vaincre les contradictions inhérentes au moi présent. (Même le moi cartésien n’est saisi qu’à partir du doute volontaire).
Pour ou contre, ils vont se succéder : Montaigne, Pascal, Descartes, Rousseau, La Roche Foucault que Lacan retient pour ses qualités à parler de l’amour propre, à quel point ce dernier, dans la recherche de son bien, se trouve systématiquement frappé d’inauthenticité, le comportement humain est comme tel leurré. Du moralisme de La Roche Foucault à Nietzsche et « sa Généalogie de la morale », « c’est dans ce creuset que viendrait se verser la vérité freudienne » (Lacan Séminaire 2. Editions du Seuil p.18-19). On pourrait encore évoquer Chateaubriand décrié par Stendhal pour son « égotisme », son « moi je » insupportable. Est-ce un style à recommander le « moi je » ? Les phrases en « je » sont sans sujet, c’est l’auditeur qui supplée au manque de sujet. Plus près de nous Rimbaud (« Je est un autre ») et on pourrait poursuivre jusqu’à nos jours, Merleau-Ponty, Sartre, Ricoeur, Lévinas, à considérer le moi et son autre.
Cette évocation non pas pour en faire une liste exhaustive (ni encyclopédique !) mais pour rappeler que le moi, aussi bien en philosophie qu’en littérature, depuis le 16è siècle, n’a de Un que son idéal, qu’il apparaît manquant, marqué d’incomplétude. S’y exprime un point de vue très distancié et critique à l’égard de ce que serait ce registre de la personnalité, ceci bien avant que Freud s’en empare pour en faire une instance psychique. Si une certaine éducation, de même que la philosophie et la littérature, invite à rester discret sur son moi, on se souviendra que c’est, pour la sagesse populaire, dans la chute d’un moi plein d’arrogance et infatué de lui-même que réside le comique (comédia del arte). Quant à l’enfance, contemporaine de l’instauration de ce moi, elle raffole des personnages incarnant cette instance dans tous ses excès (« Moi, moche et méchant » dont le titre original est, littéralement, « détestable moi »). C’est, bien sûr, très rapidement, tous les traits de la personnalité paranoïaque que l’on rencontre à l’évocation de cette instance : mégalomanie suspicieuse dont toute expression, dans son excès, provoque le rire. Voir la Bande Dessinée du chat de Geluck. Le chat se trouve devant un plan de la ville. Il fixe le plan et son rond rouge : « Vous êtes ici » et maugrée : «Hum, les nouvelles vont vite !»
II. Le moi en psychanalyse.
Quand Freud en fait une instance, il est vrai que c’est pour la caractériser par sa fonction de synthèse (entre les différentes instances et la réalité extérieure), et c‘est ce qui ouvrira la porte à une conception moniste du moi qui trouvera son plein développement dans l’Ego Psychologie.
Toute la réflexion de Lacan dans son séminaire II va porter sur le rétablissement, voire la réaffirmation d’un dualisme chez Freud à travers ses textes contemporains de la 2è topique et réunis en Français sous le titre « Essais de Psychanalyse ». (Avec l’ « Au-delà du Principe de plaisir », « la psychologie des foules » et « le moi et le ça ».)
Pourtant, dès l’Interprétation des Rêves, le moi apparaît dans toute son ambiguïté (à travers les mécanismes d’élaboration du rêve) ce qui conduira Lacan à qualifier le moi d’ « instance de méconnaissance ».
On sait, par ailleurs, l’attachement de Freud pour nombre d’écrivains et l’hommage qu’il rend à leur art qui leur permit de le précéder dans la découverte des arcanes de la vie psychique. Précisément que ce soit dans son article sur l’inquiétante étrangeté ou dans les nouvelles conférences (1932) sur la décomposition de la personnalité psychique, on trouve les références littéraires à l’approche du moi (ETA Hoffmann. L’homme au sable, l’élixir du diable.). Jean Paul Richter qui préface ETA Hoffman serait un des premier romantiques allemand à découvrir le moi et ce à travers l’invention du « Doppelgänger » (le double qui marche). Il va développer, autour de la problématique du double et de l’inquiétante auto perception du moi (dans son enfance), une approche du moi centrée sur ses troubles. C’est cette mise en valeur des altérations du moi, présente dans cette littérature (ETA Hoffmann, Jean Paul Richter et les illustrations de Jacques Callot qui auraient inspiré Goya entre autres) dont s’empare Freud dans ces textes traitant des instances de la personnalité psychique et de leurs éventuelles décompositions. A travers l’ « Unheimlich », la question du double, le permanent retour du même, se manifeste le caractère démoniaque de la compulsion de répétition. Bien des références littéraires viennent ainsi étayer les options de Freud dans ses avancées contemporaines de la seconde topique (Goethe et Schiller). Si Freud lui-même s’est aussi largement référé à la littérature (et parfois même à la philosophie) dans ses considérations métapsychologiques et particulièrement sur l’appareil psychique, c’est que le moi de Freud n’est pas si radicalement en rupture qu’on le croit parfois vis-à-vis du discours commun. Il continuera à attribuer « au moi la raison et au ça la passion ».
Il n’en demeure pas moins que l’on peut considérer un passage du moi philosophique au moi freudien (Cf. https://www.universalis.fr/encyclopedie/moi/2-le-moi-et-la-deconstruction-du-sujet/17/01/2018 Encyclopédie Universalis sur le moi. Henri Duméry et Catherine Clément). Malgré sa fragilité et son incomplétude « le moi philosophique représente la conscience individuelle de l’empirique du sujet ». Qu’il soit substrat ou condition de possibilité « le moi représente le fondement de la subjectivité laquelle est conçue comme un intérieur face à l’extériorité du monde. Avec Freud le moi garde ses fonctions médiatrices et de synthèse vis-à-vis des différentes instances et du monde extérieur, mais, et c’est là la rupture, l’extériorité est à l’intérieur du sujet. L’inconscient, tel que Freud le pose introduit dans l’autonomie du sujet une série d’instances qui l’en dépossèdent : le sujet n’est plus face au monde : il est aussi, si l’on peut dire, face à lui-même ». (C’est nous qui soulignons)
C’est cette disposition que l’on retrouve dans son schéma de l’appareil psychique, dans les Essais. Si l’on suit scrupuleusement la description qu’en fait Freud, ce schéma correspond plus à un cross cap qu’à une sphère. A plusieurs reprises il précise que le noyau du moi correspond aux perceptions extérieures alors que son origine est le ça. C’est l’ «extime,» de Lacan où l’extérieur est en continuité avec le plus intime.
Mais on serait en droit de se demander si depuis la mise en place de l’inconscient freudien le moi n’a pas pris une certaine consistance par rapport aux considérations philosophique et littéraires précédentes. C’est en tous cas ce à quoi Lacan déclare vouloir s’attaquer dans son séminaire II.
Bien sûr, dans sa lecture que Lacan fait des Essais, il va distinguer le moi du sujet. Mais même si le moi se trouve alors particularisé par des coordonnées privilégiant le registre de l’imaginaire, il n’en garde pas moins toute son importance sur le plan clinique. Ce d’autant plus que pour Freud, mais aussi bien pour Lacan à sa suite, ça n’est que par le moi que peut se faire l’approche des psychoses.
Freud y insiste à de nombreuses reprises. Que l’inventeur de l’inconscient nous renvoie au moi, cela donne l’impression qu’il botte en touche pour la psychose, ce qui se vérifie d’ailleurs sur le plan thérapeutique.[2]
Jusqu’ici nous avons voulu montrer que « le moi », depuis ses débuts, a toujours été considéré sous un aspect dualiste, qu’il le reste avec Freud et qu’il est réaffirmé comme tel par Lacan dans son séminaire, en particulier lorsqu’il s’oppose aux conceptions unitaires de l’Ego Psychologie. Il n’en demeure pas moins qu’il soit fait de cette instance un incontournable pour l’abord des psychoses reste pour nous la question à laquelle nous restons attachés. Nous allons en examiner le pour et le contre.
Ce qui justifie cependant ce choix de se tourner vers le moi pour appréhender la psychose.
La psychose, « névrose narcissique » pour Freud, relève précisément d’un repli de l’investissement libidinal d’objet sur le moi. Le moi est alors conçu comme un réservoir de la libido. Selon le point de vue économique dans la théorie de la libido, le narcissisme du moi est un narcissisme secondaire émanent d’une part de libido retirée aux objets. C’est là, avec l’Introduction au Narcissisme, en réponse à Jung, la réaffirmation de la théorie libidinale, y compris pour les psychoses.
De plus, dans l’historique de son développement, « le moi n’existe pas d’emblée comme unité, il exige pour se constituer une « nouvelle action psychique » ». Narcissisme et image unitaire du corps dans le stade du miroir rendent compte de l’idéal unitaire dans lequel il s’aliène.
De même, c’est sa structuration sur un mode paranoïaque (« c’est moi ou l’autre ») qui pourrait nous inciter à établir ce rapprochement entre moi et psychose.
Si la psychose représente une distorsion du rapport à la réalité, c’est cette instance du moi qui entretient le rapport à la réalité, qui est en contact direct avec elle. C’est, en dernier recours, le moi qui assure l’épreuve de réalité. C’est ce qui permettra à des auteurs comme Paul Federn, dans son étude sur les rapports du moi à la psychose de se centrer sur l’investissement (relatif) des limites psychiques et corporelles du moi et ses conséquences sur les manifestations tant psychotiques que celles de la psychopathologie de la vie quotidienne.
L’approche des psychoses, en psychanalyse, se démarque radicalement de celle qui a classiquement cours en psychiatrie.
Si la démarche psychiatrique vise à recenser un certain nombre de signes, à établir une classification des troubles (Les DSM et CIM : Leur système repose sur une comptabilité de signes symptomatiques, corrélés à un diagnostic et à un traitement.), d’emblée la démarche de Freud aura été de rechercher quels mécanismes psychiques pouvaient se trouver au principe des troubles observés. La distinction entre les névroses et les psychoses passe essentiellement par celle qui existerait entre les mécanismes psychiques propres à chacune de ces pathologies. Et pour Freud, tous ces mécanismes sont inhérents au moi.
Les mécanismes du moi : certains sont propres à la névrose (le refoulement proprement dit), d’autres plus spécifiques de la psychose tels que : déni, forclusion, projection psychotique, clivage du moi, ce dernier ne se réduisant pas à la division subjective du sujet de l’inconscient.
Si une lecture un peu rapide de Freud conduit à penser qu’il applique sa conception des névroses aux psychoses, il se vérifie rapidement qu’il n’en est rien et ce dès ses premiers écrits s’inscrivant dans une réflexion psychanalytique. (Des années 1890, de l’Esquisse…jusqu’à l’Interprétation des rêves). Par contre la confusion est effectivement facilitée de ce qu’il emploie souvent le même terme pour rendre compte de mécanismes radicalement différents. C’est ainsi que le terme de refoulement prendra dans ses débuts un sens quasi générique pour désigner tout mécanisme de défense à l’égard d’une représentation inconciliable (« Unverträglich ») pour le moi. Il s’agit alors d’affirmer l’existence d’un conflit psychique au principe de tout trouble observé, cette cause venant se substituer à toute considération faisant valoir une étiologie organique (faiblesse du psychisme, dégénérescence etc…)
Mais d’emblée il reconnaîtra que ce refoulement est très différent dans le cas d’une névrose de celui d’une psychose, particulièrement de la paranoïa. On notera d’ailleurs que la notion de clivage est déjà présente à cette époque (1890) alors qu’on sait qu’elle sera largement reprise et viendra même clôturer son œuvre en 1938.
Pour ce qui est de ce terme générique du refoulement, il désignera, dans le cas de la névrose, la séparation, l’arrachage (« entreissen ») de l’affect et de la représentation, rendant cette dernière inoffensive, l’affect étant quant à lui soit déplacé (Névrose Obsessionnelle) soit converti (Hystérie). Par contre, dans le cas de la paranoïa, ce même terme de refoulement désigne un phénomène bien plus radical consistant en un rejet (déjà là le terme de « Verwerfen » est employé) de l’ensemble « représentation et affect » et le moi se comporte alors comme si cette représentation ne lui était pas parvenue. S’en suivra alors un mécanisme de projection propre à la paranoïa et qui là encore se différencie radicalement d’un mécanisme de projection ordinaire (projection d’une représentation de désir inconscient). La projection qui à elle seule quelle que soit sa qualité (si elle se fonde sur un refoulement ou sur un rejet plus radical) ne suffit pas à caractériser la psychose – voire la paranoïa. Le mécanisme normal de la projection consiste essentiellement à « refouler vers l’extérieur » dira Freud (et non pas vers l’inconscient).[3]
Dans la paranoïa c’est l’échec de cette défense qui entrainera le retour du refoulé qui viendra alors de l’extérieur, pour Freud. Le rôle de la projection est à prendre en considération dans la mesure où il serait le facteur déterminant dans la conviction délirante. Le sujet ayant projeté dans le monde extérieur ce qu’il méconnait de lui se voit obligé d’accorder pleine croyance en ce qui est désormais soumis aux catégories du réel. La projection correspond ici en un rejet au-dehors de ce qu’on refuse de reconnaître en soi.
Enfin, ces mécanismes ouvriront sur une dernière opération, celle-ci dont le nom sera spécifiquement attaché à la psychose (au moins dans les premiers temps puisqu’à la fin de son œuvre Freud reconnaîtra qu’on la trouve également dans la névrose), celui du clivage du Moi.
Il est notable que dès ses premiers écrits, Freud, loin d’amalgamer névrose et psychose, s’appuie sur leur différenciation. Ainsi il affectionne de comparer la névrose obsessionnelle avec la paranoïa considérant que ces deux pathologies ont en commun de privilégier le maniement du langage. Mais au vu de la différence des mécanismes usités, on trouvera comme symptôme chez les premiers (névrose obsessionnelle) scrupulosité, honte, méfiance de soi (TOC) et chez les seconds, méfiance à l’égard des autres.
C’est enfin, bien sûr, et du même coup, le rapport à la réalité qui s’en trouve affecté dans la psychose par rapport à la névrose. De reconnaître comme siens les auto-reproches qui lui viennent du retour du refoulé, le névrosé obsessionnel se trouve protégé de la conviction délirante dans laquelle est emporté le paranoïaque par la modification de son moi, lequel en s’arrachant d’une représentation jugée inconciliable s’est en même temps séparé d’une part, voire de la totalité de la réalité. Le moi a perdu la bataille. Le « retour du refoulé », dira Freud, va se faire « sous forme de pensées à voix haute, d’interprétations », le paranoïaque trouvant croyance dans ces manifestations qui lui viennent maintenant de l’extérieur pour autant qu’il est dans l’incroyance à l’égard de ces (auto) reproches. Ils ne lui appartiennent pas. (C’est là la référence aux considérations de Freud sur le « Glauben» et l’ « Unglauben »). A la rubrique avantages et inconvénients des deux procédés (névrose obsessionnelle et paranoïa) Freud notera que les reproches hallucinés et délirants émanant de l’extérieur épargnent au paranoïaque le poids de la culpabilité porté par le névrosé obsessionnel. (A noter que certaines personnalités sensitives et caractérielles parviennent à cumuler les deux tendances).
Pour finir avec cette première période d’élaboration freudienne, on pourra remarquer que cette altération du moiIchveränderung ») propre au développement du délire mais aussi bien des mécanismes interprétatifs et hallucinatoires voire des passages à l’acte, traduit bien cette abolition du sujet de l’énonciation, en même temps que sa soumission au discours de l’Autre, l’Autre du langage, au point d’avoir à l’aimer comme lui-même. La pire des menaces pour Schréber : que ce discours s’éteigne.
On a vu ce qui justifiait de se référer au moi dans l’approche des psychoses, voyons ce qu’il en est des :
Réticences à traiter du moi en psychanalyse.
Au premier rang on mettra :
  • L’échec complet de la cure à traiter le moi. Si c’est dans les relations interpersonnelles au sein des institutions que le moi trouve l’occasion de s’exacerber sous ses aspects les moins flatteurs, (rivalités, infatuation, « l’enfer c’est les autres »), les institutions analytiques ne constituent pas un vivier particulièrement pacifié de cette instance. Le moi y est aussi « puant » qu’ailleurs.
  • C’est l’instance du refoulement et de la résistance inconsciente. (cf. l’échec thérapeutique chez Freud).
  • Sa dérive vers l’Ego psychologie.
  • La prévalence de l’imaginaire tant dans sa constitution que dans les modes de relation qui s’établissent à partir de lui. Son lien au narcissisme mortifère (c’est moi ou l’autre).
  • Le moi n’a pas bonne presse. (cf. sa constitution paranoïaque)
  • Sa complexité :
  • Dans l’œuvre de Freud, c’est sans doute l’argument qui inciterait au plus de réticence à rendre compte de la psychose par le moi.
  • Instance issue du ça qui se constitue à partir de son contact avec la réalité extérieure, de même que par identification aux objets perdus, et encore par l’investissement de l’image du corps. Freud : « Le moi est avant tout un moi corporel, il n’est pas seulement un être de surface mais il est lui-même la projection d’une surface ».
  • Il participe de l’idéalisation du Un, de l’image unitaire du corps. En même temps, son dualisme est toujours maintenu (et réaffirmé dans les « Essais »). Idéalisation, sublimation, refoulement, identifications (multiples et disparates) sont au principe de sa constitution.
  • Le schéma optique de Lacan vient, bien sûr, apporter un peu d’ordre à cette disparité.
  • Participent à cette complexité encore, les relations que le moi entretient avec ses propres instances : idéal du moi, surmoi, conscience morale produisant auto critique, sentiment de culpabilité, résistance inconsciente (à la guérison)…ce dans la névrose et phénomènes psychotiques liés au clivage de ces instances dans la psychose.
Il est alors temps d’examiner d’un peu plus près ces mécanismes du moi propres à la psychose.
III. Les mécanismes du moi dans la psychose.
Le déni.
Pour Freud le mécanisme psychique du déni qui « dans la vie psychique de l’enfant semble n’être ni rare ni dangereux », serait chez l’adulte « le point de départ d’une psychose » en tant que le déni porte sur la réalité extérieure, alors que le névrosé commence par refouler les exigences du ça.
Chez Freud déni et forclusion sont très proches et en portant sur la castration peuvent être considérés comme portant sur « un élément fondateur de la réalité humaine. » (Laplanche et Pontalis. Vocabulaire de la psychanalyse. PUF. p 116)
Finalement, projection et déni, à leur façon, opèrent sur le monde extérieur.
Forclusion
Rejet radical d’un signifiant primordial, le Nom du Père, ce en quoi il n’est pas simplement refoulé dans l’inconscient. Lorsqu’il est sollicité, il fait alors retour du réel, sous forme des phénomènes élémentaires, premier niveau de manifestation de la psychose.
Il faudra, par contre, encore retenir que tous ces mécanismes se conçoivent toujours, chez Freud, d’un point de vue économique, en terme d’investissement et désinvestissement libidinal (ou retrait narcissique de la libido).
Par ailleurs, en se référant à son article sur la dénégation (1925) et à sa reprise par Lacan, on prend la mesure de ce que Freud attribue encore au moi, soit la part de symbolique qui le constitue (cf. les termes allemands de « Einbeziehung », « Bejahung » et « Austossung aus dem Ich » signant l’affirmation primaire du symbolique et le rejet dans le réel).
Clivage du moi.
Au fil de la réflexion de Freud, il est à l’œuvre d’abord dans les psychoses, puis dans le fétichisme (pour sa valeur exemplaire) et finalement également dans la névrose.
Le terme de « Spaltung » a une histoire en psychiatrie (de Janet à Bleuler en passant par Breuer). A cette époque on s’intéresse beaucoup aux phénomènes de dépersonnalisation, de clivage de la conscience. Mais comme on l’a déjà vu en littérature ou dans la réflexion philosophique, le moi est susceptible de porter une réflexion sur lui-même, de se diviser, de plus son unité est précaire et il est marqué d’incomplétude.
Avec Janet la cause de ce clivage est « une faiblesse de la synthèse psychologique ».
Pour Freud, c’est le résultat d’un conflit. Division intra psychique liée au refoulement et à la mise en place d’un inconscient mais pour laquelle il n’emploiera que très rarement le terme de « Spaltung ».
On sait l’usage qu’en fait Bleuler (et la traduction française de « dissociation » qui a prévalu) pour la schizophrénie et son symptôme fondamental affectant la capacité d’association.
On sait aussi les rapports particulièrement ambivalents mais durables qu’entretinrent Freud et Bleuler, chacun utilisant les avancées de l’autre pour sa propre conception des psychoses.
Outre que le clivage, chez Freud, résulte d’un déni (de la castration dans le fétichisme) ce qui le caractérise c’est de faire coexister cote à cote deux attitudes sans s’influencer mutuellement. Ce clivage peut également s’exprimer dans la psychose par à la fois un déni partiel de la réalité extérieure et la production d’une néo réalité (le délire). En fait, on voit dans la description qu’en fait Freud, que ce clivage peut s’appliquer de différentes façons, soit résulter du déni de certaines représentations, soit s’appliquer sur les composantes du moi (surmoi, conscience morale, idéal du moi) selon la métaphore du cristal et de ses lignes de brisure. (Le moi entretient alors un rapport d’extériorité avec ses composantes. C’est ce qui rendrait compte du caractère xénopathique des phénomènes psychotiques).
Mais ce que Freud veut mettre en évidence dans ses derniers articles, c’est un processus nouveau par rapport au refoulement et au retour du refoulé. Il ne s’agit plus d’assister à la formation d’un compromis entre les deux attitudes mais de « les maintenir simultanément sans qu’il s’établisse entre elles de relation dialectique » (Laplanche et Pontalis. Vocabulaire de la psychanalyse. PUF p. 70)
Dans son article de 1938 « Clivage du moi dans le processus de défense » c’est la fonction de synthèse du moi qui est ainsi reconsidérée. Le moi renoncerait-il à faire « Un » ou alors ne renforcerait-il pas ce dernier par le recours au deux ?
Dans l’Abrégé de 1938, refoulement (propre à la névrose), déni et clivage (propres à la psychose), peuvent coexister dans la névrose. Dans la psychose, la guérison temporaire survient quand l’attitude « normale » prévaut entre les deux attitudes du clivage, soit celle qui reconnait la réalité extérieure (mais ne fait que masquer l’autre attitude).
Par contre, dans la névrose, si ces mécanismes (déni et clivage) existent au même titre et plutôt à la place du refoulement, il y a lieu d’en tirer les conséquences dans la direction de la cure.
IV. Un cas (de la clinique contemporaine où le clivage du moi vient en place du refoulement).
« Il a feint de dormir et elle est passée ». Phrase conclusive de l’évocation d’un cauchemar. Une femme, qu’il identifie immédiatement à la mort, est entrée dans la chambre d’un homme (lui) qui dissimule son angoisse en faisant semblant de dormir. Outre des particularités de la syntaxe, angoisse de mort, rapport à la nourriture et à l’alcool et défense caractérielle s’expriment dans l’évocation et le commentaire de ce rêve.
Ce « Il a feint » le renvoie à « j’ai faim » et à ses comportements nocturnes quand il se réveille angoissé et qu’il s’anesthésie par des prises de nourriture massives ou par des toxiques. Mais « feindre » renvoie également à son organisation défensive caractérielle qui domine sa vie relationnelle de même qu’à sa position subjective lorsqu’elle est structurée par un clivage.
Pour autant ce patient ne présente aucun signe de structuration psychotique. Pas d’évocation de phénomènes élémentaires, aucun mécanisme interprétatif ou hallucinatoire.
Conduites addictives multiples (nourriture, alcool, toxiques) dans le cadre d’une structure névrotique avec composante caractérielle.
Par contre les mécanismes qui dominent relèvent du déni et du clivage du moi bien plus que du refoulement. A la question « quel symptôme présente-t-il ? » on aurait tendance à répondre : « aucun ». Si le symptôme constitue une représentation symbolique d’un compromis entre deux tendances (celle émanant du ça et celle émanant du refoulement par le moi), chez ce patient toute démarche visant une levée du refoulement s’avère de peu d’effet. Faut-il préciser que la sexualité et la signification sexuelle ont toujours été au second plan pour lui et sont particulièrement peu frappées de refoulement.
Ça n’est que lorsqu’il consentira à considérer un clivage entre deux attitudes qu’il maintient indépendamment l’une de l’autre qu’on verra apparaître des changements plus tangibles dans sa cure.
Il ne s’agit pas ici de faire la clinique des comportements addictifs, pour autant qu’il y en ait une.
Il s’agit de remarquer que nous avons de plus en plus souvent à faire à une population pour laquelle les coordonnées freudiennes de conduite de la cure, soit la levée du refoulement, ne s’appliquent pas, alors que déni, projection et surtout clivage propres à la psychose mais non moins présents dans la névrose comme Freud finira par le reconnaître, s’avèrent être les mécanismes opérants et sur lesquels il y a lieu d’agir. Ce travail prendrait alors, au moins dans un premier temps, un aspect qu’on pourrait qualifier de kleinien dans la mesure où il y aurait lieu d’agir sur les mécanismes du moi et particulièrement sur le déni et le clivage.
Chez ce patient (comme souvent) c’est la dimension du déni qui est la plus manifeste. Ce déni relève d’un refus radical de considérer sa participation aux conséquences délétères (voire invalidante) de son comportement. Si parmi le corps médical, largement sollicité au fil des années, un médecin lui laisse entendre qu’il pourrait faire un effort, il entre dans une rage noire, lui dit : « vous n’avez pas vu mon dossier ? » et se retient de ne pas renverser son bureau. Les raisons de son état général déplorable sont d’ordre médical et son comportement n’a rien ou presque rien à y voir. Jusque il y a peu, qu’on puisse qualifier son comportement de « conduite addictive » lui était totalement étranger, il ne pouvait concevoir qu’il soit l’agent de son comportement et à l’origine des graves problèmes de santé qui le handicapent de plus en plus lourdement.
Le déni porte sur son implication dans son comportement. Ce déni est radical et n’est en aucun cas un refoulement. C’est de l’ordre du fameux « unglauben » de la paranoïa et ça en a les mêmes conséquences, celle de retrouver à l’extérieur l’intentionnalité, cette représentation de lui-même inconciliable, sous la forme de tous ceux qui veulent lui infliger des mauvais traitements : le faire crever de faim, le priver de ses toxiques dont il aurait un besoin vital et surtout faire de lui un objet de rejet (Cf. Bergler).
Mais parallèlement, il est capable d’analyser son comportement. Ainsi à l’occasion d’un autre rêve où il se rend de façon impulsive vers son bar en pleine nuit pour calmer une angoisse en s’anesthésiant par une alcoolisation massive, il se voit le faire comme en hé autoscopie, comme si ce n’était pas lui qui agissait mais une sorte d’automate, un double de lui-même. Il reconnaîtra là une « carabistouille », une tromperie de sa part dans le rêve (lui permettant en quelque sorte « d’y être » et de « ne pas y être »), laquelle est au principe de bien de ses comportements y compris dans le transfert.
Voilà, le temps manque pour détailler ce cas, reprendre ces considérations dans un repérage RSI, Interroger ce rapport au réel du corps, envisager un ratage du nouage et quelle place pourrait tenir le clivage du moi dans le nœud borroméen, quelle fonction vis-à-vis de ce ratage.
Il s’agit avant tout de rendre compte de ces tableaux atypiques, mais nombreux, pour lesquels la position analytique traditionnelle est mise en difficulté.
Il s’agissait aussi de réinterroger cette instance aussi improbable qu’insistante, le moi, en quoi elle pouvait nous aider, non seulement dans les psychoses mais aussi bien dans une clinique contemporaine d’une certaine normalité ordinaire où ça n’est plus le symptôme comme expression symbolique d’un compromis entre deux tendances qui domine mais une dérégulation pulsionnelle pour laquelle ces mécanismes du moi méritent d’être interrogés. Pourrait-on par exemple considérer que le clivage constitue là une modalité de détournement de l’autorité du Un idéalisé propre à cette instance ?
Le moi, cette instance qui nous colle à la peau, qui détermine notre humeur à l’occasion de notre relation aux autres et dont il faudrait ni se défaire ni y rester accroché.
 
[1] Freud évoquant le phénomène de la psychose, quand le moi ne parvient plus à assurer sa fonction de limite à l’égard des pulsions émanant du ça et qu’il se laisse envahir par elles.
[2] Cf. Introduction à la Psychanalyse. Leçon 26. La théorie de la libido et le narcissisme 1916 : « Dans les névroses narcissiques, la résistance est insurmontable, nous pouvons tout au plus jeter un coup d’œil de curiosité par-dessus le mur, pour épier ce qui se passe de l’autre côté. »
De même en 1932 dans ses « Nouvelles conférences » Cf. la 6è conférence : « … le traitement analytique n’a généralement aucun effet sur les psychoses ».
[3] On notera que c’est là que la catégorie de réel amenée par Lacan prend toute sa valeur. Le refoulement originaire est contemporain de ce moment structural où se constitue ce lieu dans le réel qui fera valoir ses effets autant par les manifestations de l’inconscient dans la névrose que par le retour du réel dans les phénomènes de la psychose.

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